Le western semble connaître ces dernières années un retour en grâce ou plutôt une réécriture, venue contester une représentation dépassée d’une virilité toute-puissante, celle
du cow-boy courageux et solitaire tirant plus vite que son ombre. Viggo Mortensen s’y essaie, devant et derrière la caméra dans Jusqu’au bout du monde, portrait d’un couple traversé
par la guerre. Mais là où Jane Campion (The Power of the Dog, 2021) ou Kelly Reichardt (First Cow, 2021) travaillaient au corps la déconstruction d’une masculinité schématique, l’acteur réalisateur
se montre plus hésitant, empêché par un certain classicisme. Lorsque le film débute, on découvre Holger Olsen (Viggo Mortensen) pleurant la mort de sa compagne Vivienne Le Coudy (Vicky Krieps), deuil
qui l’entraîne dans une quête de vengeance. À cette trajectoire trop familière s’ajoutent d’autres strates temporelles, focalisées sur la disparue. Car l’histoire ici racontée est davantage celle de
Vivienne que du cow-boy. On découvre l’enfance de la jeune canadienne, sa fierté de jeune femme indépendante et sa rencontre amoureuse avec Holger, qui est lui aussi un immigré ayant choisi
comme terre d’élection l’Ouest américain. Le personnage volontaire de l’héroïne n’échappe pas à quelques maladresses, courtisant d’un peu trop près le cliché de la « femme forte »,
invariable « battante ». Ainsi, son indépendance restera tout au long du film cantonnée à ses traumatismes. Les relations sociales de la jeune femme sont peu développées, son quotidien
demeurant centré sur sa confrontation à la gent masculine. Pourtant le charme opère, en grande partie grâce à son interprète. Révélée dans Phantom Thread (Paul Thomas Anderson, 2018), Vicky
Krieps continue d’émerveiller et sa stature dépasse le rôle ici confié. L’actrice impose les aspérités de son jeu sensuel et cérébral. Quand le scénario lui attribue maladroitement des symboles
surfaits (à l’image de ce jardin de fleurs qu’elle parvient à cultiver dans un désert caillouteux), elle joue de son visage tantôt renfrogné tantôt malicieux, faisant de cette Vivienne imprévisible
une présence captivante. Inspiré par son interprète, Viggo Mortensen s’autorise quelques audaces. Aussi, s’immisce-t-on parfois dans le monde intérieur de Vivienne, habité par la figure de Jeanne
d’Arc. Dans quelques belles séquences oniriques, elle se retrouve petite fille face à la silhouette chevaleresque, comme devant un miroir. De fait, elle aussi se bat dans un monde aux bonheurs
fugaces et à la violence aride. « Comment était ta guerre ? », lance-t-elle à Holger revenu du champ de bataille. La cause de l’homme était pourtant noble, contre le Sud esclavagiste.
Mais le visage fermé de Vivienne donne à voir une autre guerre, de certains hommes contre les femmes, et de l’aveuglement de tous les autres face à cette violence assassine. Les morts ne souffrent
pas, dit le titre original du film. Un plan sur le visage de Vicky Krieps, et c’est toute la douleur résignée d’une survivante qui s’exprime.